___________ Monday, August 6th ~ 8:o9 pm ~ Paris ____ Mon regard alternait entre le carton de l'invitation et l'adresse. Ça semblait être ici. L'adresse étant similaire, il n'y avait franchement aucune chance pour que je me trompe. Je pris une grande inspiration et baissai le regard pour une vérification de dernière minute. Ma robe bustier vichy noire et blanche épousait parfaitement les lignes de mon corps, mes cheveux bruns et bouclés encadraient mon visage, maquillé de façon à faire ressortir mes yeux noisette. Aucun risque de me ridiculiser - sur l'apparence en tout cas, je paraissais civilisée. Je poussai la porte et me laissai guider par les flèches qui indiquaient le lieu du rendez-vous au troisième étage en me répétant les objectifs de la soirée. Rencontrer des gens, paraître cultivée et aimable, faire ressortir mon côté fille sociable, ne pas trop me goinfrer et ne pas trop boire pour ne pas répéter l'expérience déplaisante de la dernière fois ( à savoir, se mettre à chanter la danse des canards en faisant un strip-tease. )
Je rentrais dans le loft, où un fort relent d'alcool titilla mes narines.
___ - Kaaaaaaaaaate, hurla une voix dans mon dos, que je n'eus pas trop de mal à identifier.
Je fis volte-face, un sourire s'esquissa sur mon visage. Devant moi, plus rayonnante que jamais, se trouvait Olivia, ma meilleure amie. Svelte et grande, elle avait remonté ses cheveux d'un blond cendré en un chignon artistique et portait une tunique turquoise sur des collants noirs.
___ - Alors, ça te plait ? Demanda-t-elle en souriant à son tour, bien qu'elle semblait crispée par le stress.
___ - Je viens juste d'arriver, avouai-je en grimaçant. Laisse-moi au moins faire un tour.
Elle hocha la tête avant d'aller discuter avec quelqu'un d'autre. Je jetai un regard circulaire. La salle était bondée, et je fus contente pour elle. Étudiante aux Beaux Arts, Olivia avait décidé, avec quelques amis, de faire une galerie pour exposer ses peintures le temps d'une soirée, ayant l'ambition de se faire connaître dans le milieu. Étant moi-même inscrite en deuxième année de fac d'histoire, je n'avais pas franchement un esprit très artistique mais j'étais tout de même venue pour lui faire plaisir et l'encourager. Et puis pour sortir, histoire d'occuper ma soirée.
Je posai ma veste au vestiaire, et tentai un vague repérage des personnes présentes pour réaliser mon objectif numéro un (Rencontrer des gens). Je fus vaguement déçue en voyant que la moyenne d'âge se situait dans la quarantaine. Du haut de mes dix-neuf ans, je ne l'atteignais pas vraiment. Tant pis, mon côté fille-qui-s'adaptait-à-toutes-les-situations prenait le relais. Je m'armai d'un sourire à toutes épreuves et me plantai devant une toile qui représentait une paysanne arrachant une feuille de vigne. Je ne saisissais pas vraiment le but du tableau, mais une femme le regardait aussi et je décidai de passer à l'objectif deux (Paraître cultivée et aimable).
___ - Huum, intéressant la mise en forme que l'auteur a voulu nous faire passer, commentais-je en plissant les yeux, comme pour mieux capter un détail qui m'aurait échappé.
La femme, d'une cinquantaine d'années et très guindée, me regarda en écarquillant les yeux comme si je lui avais fait peur et se mit à avancer d'un pas rapide, certainement pour me fuir.
___ - Connasse, marmonnai-je entre mes dents.
Toutes les personnes présentes semblaient être riches, et je ne pu en vouloir à Olivia ; elle avait certainement voulu maximiser ses chances de se faire un nom. Mais pour dire les choses crûment, après un tour dans la galerie à contempler des ½uvres dont je ne comprenais pas réellement la signification ( Pourquoi avoir appelé « Ode à la liberté » un dessin représentant un papy chauve seul au milieu de la route ?! ), je me faisais chier comme un rat mort.
Pour ne pas partir tout de suite et décevoir Olivia, je décidai de me rabattre sur la nourriture, condamnant ainsi l'objectif quatre (Ne pas trop me goinfrer). De toutes façons, ces putains d'objectifs étaient irréalisables dans cette soirée, autant tout arrêter. Je poursuivi le serveur et lui arrachai de force un toast au saumon fumé et à la crème fraîche. Preuve de ma solitude suprême, je me retrouvai dans un coin, à croquer dans un bout de pain. Ou... presque. Car le saumon ne semblait pas vouloir se faire hachurer par mes dents et résistait à l'ennemi. Merde. J'étais pitoyable, à tirer dessus pour l'arracher, étalant de la crème sur mes joues. Au lieu de continuer à me battre, je décidai de rendre les armes en enfouissant tout dans ma bouche. Grave erreur. Car tout ne rentrait pas dans ma bouche. J'avais des joues de hamster, de la crème partout et les larmes aux yeux à force de m'étouffer. Je déglutis péniblement pour tout avaler et me passai une main sur les lèvres.
___ - Élégante façon de manger, lança une voix à ma droite.
Je fermai les yeux, sentant mon visage devenir de feu. En plus, quelqu'un m'avait vu. Comme ça, tout Paris serait au courant que Kate Evans n'était définitivement pas sortable. Je levai le regard vers l'individu. Pour constater qu'en plus, il était sexy à mort, en accord avec sa voix qui avait une forte consonance anglaise. Il portait une chemise blanche et un pantalon noir, ce qui accentuait encore sa grande taille. Sa peau était blanche, ses cheveux d'un noir d'encre, coupés courts et coiffés en épis. Mais c'étaient ses yeux qui le rendaient attirants : d'un gris délavé, pénétrant. Mes iris s'écrasèrent contre les siennes, et j'eu l'impression qu'il fouinait jusqu'aux tréfonds de mon âme.
___ - Élégante la coupe de cheveux, t'es le frère caché de Sonic ? Ripostai-je.
Malgré le fait qu'il soit sublime, je ne supportai pas son petit sourire en coin, ironique et me senti obligée de lui rétorquer quelque chose. Mais son sourire s'agrandit, et l'idée de le baffer me traversa vaguement.
Un court silence s'installa. La conclusion que le seul spécimen de mon âge présent était un gars qui se foutait de moi s'établit dans mon esprit. Super.
Il s'apprêtait à dire quelque chose, quand une sonnerie le coupa. Il grimaça et sortit son portable, avant de baragouiner quelque chose en anglais. Mon faible niveau ne me permettant pas de comprendre sa discussion, je me détournai, et ce fut avec soulagement que je vis Charlie, une de mes amies. Petite et rousse, elle avait le même âge que nous - a savoir 19 ans - mais travaillait déjà en tant qu'intérim dans différentes boîtes. Je me dirigeai rapidement vers elle, voyant qu'elle se trouvait avec Arthur, le copain d'Olivia.
___ - Je commençai à désespérer de vous voir arriver, souris-je en leur faisant la bise.
Arthur, grand gaillard d'un mètre quatre-vingt-dix et si bien bâti qu'il me faisait souvent penser à un nounours, me prit dans ses bras. Quand j'étais encore petite fille, il était venu s'installer dans la maison voisine de la mienne, et depuis, une forte complicité nous unissait, à un tel point que je le considérais presque comme un frère. Je lui avais fait rencontrer Olivia et ils sortaient ensemble depuis presque un an.
___- Oui, se plaignit Charlie, on s'est carrément perdu, et la fierté masculine d'Arthur lui interdisait de t'appeler, donc on a pataugé dans les rues de Paris pendant presque une heure.
___- Moi j'ai fait tapisserie pendant ce temps-là, alors tu sais...
Olivia se matérialisa au bras de son chéri.
___- Ça se passe bien, non ?
Sa voix trahissait son angoisse.
___- Bien sûr, tout le monde à l'air d'apprécier. Je trouve ça super, personnellement, mentis-je en priant pour qu'elle n'ai pas entendu ma réponse précédente.
Mais le regard de ma meilleure amie se perdit derrière moi.
___ - Jeff, s'exclama-t-elle en souriant. Je pensais pas que tu viendrais.
Intriguée, je me retournai pour tomber ... sur la réplique de Sonic. Avec toujours son détestable sourire en coin.
___ - Toi ?! M'écriais-je.
___ - Vous vous connaissez ? Demanda Ollie, intriguée.
___ - Réunion de crise, ordonnai-je. Dans les toilettes. Tout de suite.
___________ Monday, August 6th ~ 1o:26 pm ~ Paris
____ Je m'assurai que la pièce était vide avant de m'exclamer :
___ - Putain, Olivia, je t'en supplie, ne me dis pas que tu le connais !
___ - Euh en fait si... T'as un problème avec lui ?
___ - Je me suis pitoyablement ridiculisé et il me prend pour une pauvre fille... C'est qui exactement ?
___ - Il s'appelle Jeffrey Hunter, mais c'est plutôt Jeff. C'est un anglais de pure souche, londonien, qui fait des études en économie, je pense qu'il veut bosser à la City. Il a 21 ans et il est en France pour six semaines. C'est Arthur qui l'a rencontré pendant qu'on était en vacances à Londres et qui lui a proposé de venir ici pour garder le contact. Jeff a accepté, sauf qu'il est arrivé seulement aujourd'hui, donc je pensais pas qu'il serait assez en forme pour tenir toute la soirée. Il crèche chez Arthur et repart fin septembre. Il parle un assez bon français, même si son accent est pas difficile à deviner. Je te promet qu'il est super, comme gars !
Un gémissement m'échappa, et je lui racontai la scène du saumon. Mon amie éclata de rire :
___ - D'un côté, tu peux pas vraiment lui reprocher de se moquer de toi, avoue que t'as fait fort sur le coup là.
J'haussai un sourcil, pour dire un truc du genre « t'es ma meilleure amie, techniquement, t'es censée me soutenir, là, oh ». Elle m'ignora et reprit :
___ - Je vais devoir aller continuer de baratiner des vieilles femmes suant le Botox et promenant leur plumeau, alias Kiki, je te laisse avec Arthur et Charlie. Pas de problème ?
___ - Aucun, affirmai-je en cachant combien elle avait froissé ma fierté.
La fille sociable avait de nouveau fait son apparition et c'est avec aplomb que je me dirigeai vers le petit groupe. Sasha et Léo avaient fait leur apparition et tous discutaient avec entrain. Je me plaçai à côté de Jeff, décidant à casser la probable image qu'il avait de moi.
___ - Je ne pense pas que nous ayons bien été présentés. Je m'appelle Kate.
Il baissa le regard vers moi.
___ - Intéressant, dit-il enfin avec la même légère touche de cynisme.
Ou comment rendre une fille minable. Merde, trouve quelque chose à dire, Kate, ne t'écrase surtout pas.
___ - Pas mal, la peinture, lançai-je à tout hasard en pointant un doigt dans une direction inconnue.
___ - Je peux pas prétendre être un pro en matière d'art mais... il me semble que c'est une photo, non ?
Mes talons pivotèrent et je constatai avec effarement qu'il avait raison.
C'était pas gagné.
___________ Monday, August 6th ~ 11:49 pm ~ Paris
____ Il est super, comme gars ! Mais oui bien sûr. Et moi je suis la reproduction de Hulk portant des chaussettes avec des petits rennes tricotées par sa grand-mère. Pauvre con.
Après la fin de la soirée, nous avions décidé d'aller boire un coup dans un des cafés peu fréquentés des petites ruelles de Paris. Et, certainement grâce à ma chance légendaire, je me retrouvais assise entre Jeff et Sasha. Laquelle semblait le dévorer des yeux et lui parlait en m'ignorant royalement. Coupée du monde extérieur, j'étais condamnée à écouter ses pathétiques techniques de drague.
___ - Sinon, tu penses quoi de la France ? Minauda-t-elle.
___ - Je suis arrivé seulement cet après-midi, alors j'ai franchement rien vu, mis à part le bordel de l'appartement d'Arthur, répondit-il, apparemment amusé par la situation.
L'intéressé poussa un grognement qui se voulait sauvage. Je tentai un regard de détresse vers Olivia ou Charlie, mais elles parlaient entre elles, à l'autre bout de la table. Par dépit, je me contentai d'un soupir. Ce qui n'échappa pas à Sonic.
___ - Tu bois aussi salement que tu manges ? Me demanda-t-il avec son sourire détestable.
Je jetai un coup d'½il sur sa bouteille de bière, et en arrivai à la conclusion que je n'arriverai pas à simuler une chute non intentionnelle. Dommage.
___ - Et toi, tu parles toujours français comme une vache espagnole ? Lâchai-je, commençant à être agacée par son petit jeu.
Sasha, qui ne semblait pas vraiment apprécier d'être mise à l'écart, s'empressa d'intervenir.
___ - Arrête, s'exclama-t-elle, je trouve que tu parles très bien français pour un anglais.
Fayotte.
Jeff ne lui prêta aucune attention et continua de me sonder avec son regard gris hypnotique.
___ - Mon père est né en France, il me parle dans cette langue depuis que je suis tout petit, alors forcément, ça aide pas mal, lui répondit-il avant de me dire : Et toi, je sens que tu parles anglais à la perfection, par contre c'est un peu limite au niveau du savoir vivre, non ?
___ - Oh, c'est mignon, tu es venu le revoir ? Continua l'autre.
Mais quelle cruche. Sasha n'était pas réellement mon amie, elle était plus une copine, j'appréciais passer une après-midi avec elle mais ce n'était pas la première personne vers qui je me tournerai en cas de besoin. Et en ce moment, elle me tapait sérieusement sur les nerfs. Elle se pencha encore un peu plus pour mieux avoir une vision approfondie de Jeff, ses longs cheveux noirs balayèrent la table.
Cette fois, il ne prit même pas la peine de répondre, et je commençai à me sentir mal à l'aise face à ce regard perçant.
___ - Oh, écrase, lâchais-je enfin.
Il haussa les épaules, ce qui semblait dire « sois pas vexée comme ça, je fais que m'amuser, quelle susceptibilité ». Et ma haine grandit encore. Par dépit, je trempais mes lèvres dans mon verre de Desperado et décidai de garder le silence. Mais après trois verres de champagne bu à la galerie et un grand verre de Despe, les résolutions s'oublient très vite. Pour appeler un chat un chat, j'étais légèrement pompette. Mais légèrement alors.